Introduction au Vedanta

Le sujet principal du Vedanta est Brahman, la Conscience pure, (le Soi de l'individu). Pourquoi ce sujet doit-il être étudié en priorité ? Parce que toutes les expériences faites par le corps, les sens et le mental concernent la conscience. [Note 1]

Le Vedanta précise ce qu'est le Soi. Il explique comment le connaître dans sa vraie nature.
Ce Soi, ce Brahman, ne nous est pas complètement étranger, car chacun a conscience de soi. Nous pensons et agissons dans la vie conformément à notre conscience dont la clarté devrait normalement nous apporter une joie stable, mais cette conscience peut être voilée, obscurcie. Elle peut être recouverte par des connaissances confuses ou erronées génératrices de désirs, de croyances et d'expériences qui s'opposent à la plénitude du Soi à laquelle nous aspirons.

L'enseignement du Vedanta définit clairement la Conscience mais aussi l'Ignorance. Il nous donne des indications précieuses sur cette Ignorance qui nous empêche de connaître la plénitude du Soi. Il nous fait particulièrement remarquer que si l'existence de l'Ignorance se révèle, c'est grâce à la Conscience, son substratum.

Dans les Upanisads, qui constituent le Vedanta, la Conscience est définie comme la base universelle de révélation de tous les phénomènes. La Conscience pure (le Soi) est le substratum causal absolu, la réalité ultime et nécessaire de révélation de la conscience individualisée (ego). Or, c'est l'ego qui se pose des questions et cherche à découvrir le véritable sens de son existence. En effet, entre ce à quoi aspire l'individu et ce qu'il vit couramment, il y a une incohérence, nos comportements le prouvent, chacun de nous cherche à devenir pleinement heureux, un être humain normal ne se contente pas d'une joie de vivre fragile, impermanente. Nos recherches incessantes, en quête d'une solution réelle, montrent que nous ne pouvons pas considérer cet état habituel du soi comme pleinement satisfaisant.

Le doute relatif à la plénitude de soi-même constitue donc le début de notre investigation sur la nature réelle de la conscience et de la vie.

Tout questionnement résulte d'une incertitude. Celui qui doute n'arrive pas à identifier clairement une réalité à l'aide des moyens de connaissances dont il dispose : perception sensorielle, inférence, témoignage oral ou écrit. Sans douter de manière positive on ne fait aucun effort pour connaître quelque chose avec précision. Cependant, ce n'est pas dans notre nature de rester dans le doute. Afin de faire disparaître l'incertitude, indice du manque de clarté de notre conscience, nous devons vérifier la validité de notre perception, écarter les attributs superflus qui nous empêchent de connaître la réalité telle qu'elle est.

Le questionnement clarificateur est capital. Mais est-il bien nécessaire de chercher à savoir pourquoi et comment se connaître soi-même ? La connaissance de notre soi réel ne nous est-elle pas déjà acquise ? Pourquoi se poser des questions sur la nature réelle de la conscience ?
La réponse est simple : une fausse connaissance de soi n'est pas sans conséquences fâcheuses. La plupart des problèmes humains - d'ordre personnel, familial ou social - découlent principalement d'un manque de clarté, d'un obscurcissement de la conscience, d'un manque de sagesse, entraînant la dispersion ou l'inertie de l'esprit et les conséquences qui s'en suivent : égoïsme, avidité, intolérance, peurs, violences, souffrances... Pour se dégager de ce conditionnement asservissant, l'apaisement mental, la clarification de l'esprit, le dévoilement de la conscience, constituent le meilleur antidote, le remède excellent.

La connaissance juste élimine l'incertitude. C'est la base d'une vie réussie et heureuse, aussi bien dans le domaine matériel que dans celui de l'esprit. Même au niveau le plus grossier de l'existence manifestée, la découverte des attributs réels qui composent les objets usuels nous permet de résoudre une quantité de difficultés et de mieux vivre. En fait, si l'on regarde une chose avec toute son attention et en pleine lumière, toutes les conditions indispensables à une perception non illusoire sont rassemblées. On repère le lieu où elle se trouve, on perçoit ses caractéristiques propres, on l'identifie clairement, on la connaît avec précision. En conséquence on peut agir correctement.

Comme nous venons de le voir, le doute est un élément principal de la quête spirituelle. Toutefois, cette quête ne s'impose pas à tous avec la même intensité. Tout le monde ne se questionne pas décisivement sur son existence, sur la nature réelle de soi-même, sur celle de sa vie et de la vie. Or, ce qui ne relève ni du doute ni d'une nécessité fondamentale ne fait pas l'objet d'une investigation approfondie. La connaissance juste de soi-même et des phénomènes matériels dépend donc non seulement du doute mais aussi de la nécessité prédominante qui pousse à découvrir réellement ce que l'on cherche. Par exemple, nous pouvons espérer découvrir le remède d'une maladie, mais si cet espoir n'est pas associé la nécessité d'une recherche assidue, si nous ne sommes pas assez motivés, nous ne ferons pas l'effort d'entreprendre la quête, de la mener jusqu'à son terme. De manière analogue, pour entreprendre une recherche sérieuse et approfondie sur soi-même, il faut que l'intérêt de se connaître réellement devienne une nécessité. Cette motivation exigeante survient le plus souvent à la suite d'un événement dramatique, d'une souffrance insupportable. Placés alors par nécessité face aux limitations et défectuosités de notre ego - déconcertés, angoissés, dépourvus de suffisance egotique, assoiffés de vérité et de joie sereine -, nous sommes enfin gagnés par le désir de mettre à nu notre esprit, de libérer notre conscience de tous les voiles d'ignorance qui l'encombrent.

Eclairer sa conscience, essayer de trouver en soi-même la solution au problème des souffrances, cela peut paraître surprenant ; ce n'est pas très habituel. Admettre les limitations et les faiblesses de son propre ego, reconnaître son ignorance, convenir d'une connaissance confuse ou fragmentaire de soi, ce n'est pas une mince affaire. Certaines personnes ont du mal à l'envisager, car sous l'emprise de l'attachement à des croyances limitatives, à des désirs insatiables, à des objets matériels éphémères..., elles ne mettent pas en cause leur propre réalité, elles ne se posent pas de questions sur l'état de leur ego, sur la validité des désirs et comportements relatifs à l'état de leur conscience.

Un être humain non avisé croit avoir une connaissance juste de soi et de la vie. Dans ce cas pourquoi adopterait-il une voie de recherche spirituelle, une voie d'éclaircissement de son propre esprit ?

Personne ne doute de la conscience de soi. Tout individu a la certitude d'exister en tant que soi-même, en tant qu'ego, en tant que conscience. Néanmoins, pour un grand nombre d'êtres humains, cette révélation ne constitue pas un dévoilement de conscience pleinement satisfaisant, car elle n'est pas associée à l'expérience de la plénitude de soi que chacun, en son for intérieur, souhaite vivre réellement. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que cette révélation ordinaire de soi-même - partielle, incomplète -, résulte d'une superposition sur la conscience claire de perceptions sensorielles, émotionnelles, sentimentales et intellectuelles instables, éphémères, transitoires.

Comme l'enseigne Sankaracarya, la conscience individualisée, (notion de je, ego), résulte d'un mélange confus de vraie réalité et de pseudo réalité. Aucun être vivant (végétal, animal, humain), quel que soit le degré de limitation de ses instruments naturels de perception, n'est complètement dépourvu de la révélation d'exister en tant que soi-même. Cependant, l'être humain peut prendre conscience de la confusion que nous venons d'indiquer et des voiles d'ignorance qui font obstacle à la clarté de sa conscience. L'être humain peut prendre la responsabilité de découvrir sa vraie nature. [Note 2]

Par l'observation et l'analyse on peut écarter certains attributs grossiers ou subtils qui sont faussement associés à la notion de soi ; tout le monde peut le faire, même celui qui n'adopte pas une voie spirituelle élaborée par des Sages. La simple réflexion le permet. Mais l'enseignement vedantique nous certifie qu'il est possible aussi d'écarter de la conscience tous les attributs extrinsèques qui s'y superposent, ceux qui ne sont pas radicalement applicables à notre vrai soi. C'est cette possibilité de dévoilement intégral de la Conscience que le Vedanta cherche à nous faire connaître afin que nous puissions expérimenter réellement la Joie de Brahman, la plénitude de Soi.

Pour faire face aux sceptiques et répondre correctement à leurs interrogations, l'enseignement du Vedanta présente des arguments justifiant que le Soi réel n'est ni le corps grossier ni le corps subtil des êtres individualisés. Le Soi n'est pas le corps car les états du corps se succèdent : l'enfance s'en va ; arrivent ensuite la jeunesse puis la vieillesse. De même, l'état du mental change avec le temps. Et pourtant, le Soi demeure, le "soi-conscience" est là, le principe révélateur est toujours présent. Cela prouve que le soi est différent des divers états physiques et mentaux.
Toutefois, certaines personnes croient que le corps et les facultés sensorielles et mentales constituent le Soi. Mais, cette hypothèse est aisément réfutable. Elle ne correspond pas à la réalité. On fait des expériences avec des organes corporels différents (oreilles, mains, yeux...) et des facultés sensorielles différentes (ouïe, toucher, vue...), ainsi qu'avec des facultés mentales distinctes (entendement, compréhension, imagination...). Cependant, on se rend compte qu'un seul et même soi se profile derrière toutes ces expériences. Par conséquent, les organes corporels, les facultés sensorielles et mentales ne peuvent être confondues avec le soi révélateur ('soi-conscience').

Dans le cas de l'état de rêve, différent de l'état de veille, le soi révélateur se distingue aussi du véhicule corporel et des phénomènes mentaux qu'il révèle.

Dans l'état de sommeil profond, l'absence de perception sensorielle et mentale est révélée aussi par la Conscience. Au réveil, la mémoire de cette absence de perception - impossible sans Conscience - en est la preuve. La nature réelle de cette Conscience-Témoin est mal définie au moyen de nos observations habituelles. Or, la définition de la Conscience qui témoigne du sommeil profond est capitale pour comprendre la nature essentielle de l'être humain. Ce Témoin existe incontestablement, sinon nous ne saurions pas - par nous-mêmes - que nous avons fait l'expérience d'un état différent des états de veille et de rêve.
Par inférence, on en déduit l'existence d'une entité distincte du corps et des facultés énumérées plus haut. L'expérience directe - en état 'yoguique' - corrobore la validité de cette inférence.

Si l'on écarte le corps, les facultés sensorielles et mentales, il reste, en apparence, ce qui les révèle : le percevant, la conscience individualisée, l'ego. Mais celui-ci n'est pas le vrai Soi. L'ego, cette forme relative de soi-même, cet aspect matériel de la conscience, est limité. Il est conditionné par des désirs insatiables, par des joies éphémères, des doutes, des souffrances... . Les connaissances et expériences de cette pseudo-conscience sont partielles, incertaines, insatisfaisantes, alors que, d'après les Rishis (êtres accomplis, révélateurs du Vedanta) - dont le témoignage est basé sur une expérience réelle de paix intérieure, de sérénité, de clarté de conscience -, Brahman, le vrai Soi, est "Sat-Cit-Ananda" : "Etre absolu-Conscience pure-Joie inconditionnelle".

Cette expérience du Soi - qui paraît irréaliste aux sceptiques, aux personnes très attachées aux aspects relatifs du corps, des sens, du mental et de l'ego -, peut être vécue réellement par tout chercheur sincère.

L'être humain avisé sait qu'il n'est pas son corps, ni ses sens, ni ses fluctuations mentales. Un matérialiste réfléchi peut écarter ces trois notions et comprendre qu'elles sont distinctes du sujet percevant. Cette pseudo-conscience, ce "moi" si utile dans la vie, est le révélateur et l'expérimentateur du corps, des émotions, des sentiments, des pensées... Un matérialiste parviendra jusqu'à cette conclusion et s'en tiendra là. Il prendra conscience des aspects positifs ou négatifs que peut revêtir cet ego, mais il ne saura pas que l'ego se superpose au vrai Soi, à Brahman, à la Conscience pure.

Aucun être n'est totalement ignorant de son existence en tant que "soi-même", mais si ce soi n'est pas révélé dans sa pureté inhérente, l'ego prend sa place s'identifiant illusoirement aux manifestations successives et impermanentes de l'existence. Pour se libérer de cette identification illusoire et insatisfaisante, la condition à remplir est l'expérience réelle de la plénitude de soi. Or, tant que l'ego nous apparaîtra comme la réalité de soi-même, les limitations ne pourront disparaître, la plénitude du Soi ne pourra se révéler, l'incertitude, l'insatisfaction, l'angoisse et les souffrances subsisteront. [Note 3]

Il est vrai que, parallèlement au soi réel, l'ego superficiel semble exister de manière prédominante dans la vie empirique. Il exerce généralement une attirance très puissante. Bien que son attraction soit parfois despotique, le matérialiste se demande pourquoi il faudrait éliminer l'attachement à cet ego, comme le prétendent les Sages, puisqu'il le considère comme la vérité ultime de soi-même. [Note 4]

Pour le matérialiste, l'ego existe tel qu'il le perçoit ordinairement. Il ne cherche pas à remettre en cause cette perception, à vérifier son authenticité. La perception qu'il a de sa propre conscience est considérée d'emblée comme véridique et cette perception non approfondie, prise illusoirement pour une réalité absolue, l'empêche de douter positivement et de se mettre en quête d'un éclaircissement sérieux.

Le Vedanta souligne cette illusion. Cet ego n'est pas la vérité de soi-même car, comme nous l'avons déjà indiqué, il résulte d'un mélange de réalité absolue et de réalité relative. Dans le Vedanta on emploie les mots satya et mithya. Satya, c'est la vérité absolue. C'est ce qui ne sera jamais annulé : qui existe hors du temps. Mithya fait référence à une existence conditionnelle, non absolue.

Le mécanisme producteur de confusion entre réel et irréel demande quelques explications.

En tant qu'humains nous disposons de tous les éléments nécessaires à une perception accomplie: un percevant, quelque chose à percevoir et un processus de perception. Cela nous permet de percevoir tout ce qui peut se manifester, le vrai comme le faux. Par exemple, lorsqu'on voit une pomme réellement présente dans une coupe parmi d'autres fruits, si l'on est attentif, on a spontanément la certitude, dès le début de l'observation, qu'il s'agit bien d'une pomme. L'effort développé qui consiste, ensuite, à la toucher, la prendre et la déguster, dépend de cette perception initiale non trompeuse. Mais il existe des cas où une perception que l'on croit juste ne l'est pas en réalité. Il peut arriver par exemple que l'on perçoive illusoirement de l'eau dans un désert aride, ou que l'on confonde une personne avec une autre par inadvertance.

Les modalités du processus de perception sont assez complexes. Parmi ces modalités particulières, l'effort, qui est nécessairement engagé dans tout processus de perception, peut prendre deux formes principales :
- l'effort ayant pour fruit une perception juste : c'est le premier des exemples précédents ; l'effort atteint son but, la dégustation de la pomme ;
- l'effort ayant pour fruit une fausse perception : on voit de l'eau, on s'approche pour boire, mais il n'y a pas d'eau. Ou bien, on croît reconnaître une personne, on va lui parler, mais on aperçoit quelqu'un d'autre. Dans ces deux cas, l'effort n'atteint pas son but : boire de l'eau, parler à la personne connue.

Dans le cas de la connaissance juste (perception de la pomme), nous n'avions pas de doutes, la validité de notre perception n'avait pas besoin d'être confirmée après vérification par une autre perception ; notre conscience n'étant perturbée par aucun obstacle, notre perception initiale n'était pas trompeuse. Dans le cas de la fausse connaissance (absence d'eau, confusion avec une autre personne), nous ne doutions pas non plus de la validité de notre connaissance au moment initial de la perception, cependant nous étions dans l'illusion. Pourquoi ? Parce que, par eux-mêmes, nos instruments de perception corporels, sensoriels et mentaux ne peuvent pas faire le tri entre le vrai et le faux. Ils se contentent de présenter à la conscience, à l'ego, les phénomènes perceptibles. S'il ne vérifie pas sa connaissance, l'ego peut prendre pour vrai ce qui ne l'est pas. Il peut aussi douter, exercer son attention, décider de se rapprocher de l'objet de perception, faire tout ce qu'il faut pour se dégager des obstacles qui s'opposent à une connaissance juste.

La quête spirituelle dévoile ce mécanisme. Tout individu est à la recherche d'un "breuvage" délicieux réellement désaltérant : la plénitude du Soi, mais, sans le savoir clairement, beaucoup de personnes sont dans l'impossibilité d'étancher leur soif. Elles sont dans une situation analogue à celle d'un voyageur assoiffé, conditionné par la fausse perception d'une oasis apparaissant dans le désert dans lequel il chemine, trompé par ses sens et son mental.

Ce que nous cherchons, au fond, c'est la plénitude du Soi, la joie permanente, non destructible. Cependant, l'être humain non avisé, qui s'attache sans cesse à des joies éphémères, n'a pas conscience qu'il s'illusionne constamment lui-même en se fiant sans discrimination a des impressions sensorielles et émotionnelles fugitives associées à des désirs mal orientés, à des fluctuations mentales incontrôlées, à une conscience sans clarté.

Victime d'une perception erronée, l'illusionné ne doute pas. Tant qu'il ne se questionnera pas sur la pureté de son ego, sur la clarté de sa conscience, tant qu'il ne mettra pas en cause l'Ignorance, facteur causal principal de ses connaissances et expériences fallacieuses, il restera, sans le savoir, dans l'illusion.

C'est ce qu'enseigne le Vedanta. Toutefois, que l'on nous comprenne bien, les sages du Vedanta ne font pas campagne contre la joie ou le bien-être. Au contraire, ils nous enseignent que la plénitude du Soi, la joie réelle, est notre vraie nature. Le bien-être est inhérent à la Conscience. L'Ignorance, c'est tout le problème, peut nous faire prendre pour véridiques les perception erronées et les fausses joies. Ainsi, la soumission au pseudo-plaisir, la tendance à tirer profit de toutes sortes de fausses joies..., cela peut paraître naturel et normal, voire nécessaire, à ceux dont la conscience s'attache exclusivement aux apparences matérielles du corps et de l'ego. Cependant, comme ces jouissances relatives ne leurs donnent pas vraiment satisfaction, comme elles ne les laissent jamais en paix, tôt ou tard ils se poseront des questions sur eux-mêmes, sur la valeur réelle de leurs croyances et expériences. A ce moment-là, ils prendront conscience que cette forme limitée de soi-même, cet ego insatisfait, ne correspond pas à ce qu'ils souhaitent réellement : la vraie joie, la vraie plénitude de soi. [Note 5] Alors ils seront en mesure de comprendre que des voiles trompeurs se sont déposés sur leur conscience. Par voie de conséquence, poussés par l'intention de chercher à se libérer de l'insatisfaction, ils réaliseront que l'ignorance n'est pas absence de connaissance mais présence de quelque chose qui recouvre la conscience et qui la fait apparaître sous une forme limitée, assujettie aux erreurs et illusions. [Note 6]

Quand l'Ignorance sera reconnue comme la cause substancielle de la pseudo-conscience, de l'ego - du "moi" qui s'identifie non seulement aux connaissances et expériences ordinaires de la vie empirique mais aussi à toutes celles qui déterminent plus subtilement les fausses croyances, les illusions de toutes sortes et les actions irréalistes qui en découlent -, alors ils ressentiront le besoin impérieux et salutaire d'éliminer tous les voiles d'ignorance qui recouvrent illusoirement la Conscience pure et font obstacle à la vraie joie.

Cela dit, à ce point de notre exposé une question s'impose avec insistance : comment faire pour se libérer de l'Ignorance et des illusions ?

La tradition des sages vedantiques apporte des réponses claires et précises à cette question mais elles exigent de longs développements pour être enseignées convenablement et bien comprises. Dans le cadre de cette simple introduction au Vedanta nous ne pouvons qu'en dégager brièvement quelques éléments principaux :

- S'interroger sur soi-même, sur la nature réelle de la "notion de je", de l'ego, de la conscience.

- Mettre radicalement en cause l'attachement aux désirs insatiables et aux croyances limitatives auxquels l'ego s'identifie et d'ou découlent toutes sortes d'émotions parasites, d'activités inutiles, de comportements excessifs ou aberrants...

- Orienter sincèrement la conscience ordinaire, l'ego, vers l'identité réelle de soi-même, vers la Conscience pure, vers la Joie.

- Prendre résolument la décision de dé-couvrir la vraie nature de soi-même, grâce à une pratique assidue de pacification mentale et de dévoilement de la Conscience.

Une telle discipline ne s'improvise pas. La connaissance rigoureuse et les applications méthodiques d'une pratique spirituelle élaborée avec sagesse doivent être transmises par un guide responsable, qualifié, expérimenté, équilibré, crédible, digne de confiance. [Note 7]

En conclusion, le Vedanta nous démontre que la Conscience pure (le vrai Soi) est connue ordinairement sous une forme relative et éphémère, l'ego. Le Soi pur, dont la Joie est indestructible, nous apparaît illusoirement comme limité et fragile. L'Ignorance est la cause fondamentale de cette illusion.

La voie spirituelle consiste à ne plus rester soumis aux voiles d'ignorance qui recouvrent la conscience pure et nous empêchent d'être libres et heureux. Encore faut-il, au préalable, qu'une motivation décisive nous incite à soulever ces voiles trompeurs pour dé-couvrir notre Identité qui est fondamentalement inséparable de la clarté de conscience, de la joie véritable, de la plénitude de soi. Nous ne pourrons prendre cette décision libératrice sans nous questionner sur la nature réelle de notre ego, sans éprouver de sérieux doutes quant à la validité de nos désirs, connaissances et comportements insatisfaisants et illusoires.

[Note 1] La Conscience et la connaissance de Soi

La Conscience

Le mot " Conscience " est traduit par la terminologie du Vedanta " Svaprakasa ". Il s'agit d'une entité dont l'existence est évidente et qui n'est pas l'objet de notre perception. Nous constatons que dans chaque individu il y a deux niveaux de conscience : l'une qui est l'objet de notre perception intérieure, la notion de 'Je' multiforme, heureux, malheureux, doute, mémoire etc. Cette conscience sous forme de la notion de 'Je', change comme un objet matériel et doit être perçue par une autre Conscience dont l'existence est évidente et qui révèle tous les aspects de la notion de 'Je'. Cette Conscience révélatrice n'est l'objet d'aucune perception intérieure et n'est pas affectée par l'aspect multiple de la conscience empirique. Elle est le substratum de cette dernière. Cette Conscience réelle est appelée " Cit " dans le Vedanta.

C'est la raison pour laquelle dans le Vedanta la Conscience est désignée par le terme "Suddhacaitanya ", à savoir la Conscience Pure, la notion de l'existence pure sans aucun aspect spécifique, par exemple : " Je suis heureux, malheureux... " Cette Conscience Pure n'étant pas une entité matérielle, représente par voie de conséquence la joie absolue, car la joie fragile est en rapport avec une conscience sous un aspect spécifique : " j'étais heureux dans le passé , à présent je suis malheureux ... ". L'idée de conscience est exprimée dans le Vedanta par le terme " Brahman " qui signifie la réalité la plus grande, qui est le substratum universel de tous les phénomènes extérieurs et intérieurs, limités dans le temps et l'espace.

La Conscience, telle qu'elle est décrite dans le Vedanta, représente le Soi suprême de l'individu. Ce Soi suprême, la Conscience Pure, existe en filigrane, en tant que substratum de la conscience empirique, l'ego, la notion de " Je " qui entreprend, fait des expériences et qui subit.

La Conscience Pure est décrite dans le Vedanta aussi en tant que réalité qui demeure dans le corps " sariraka ". Par le mot " corps ", il ne s'agit pas uniquement d'un corps grossier, produit des cinq éléments, qui se construit dans le ventre d'une mère, qui en sort, qui se détériore et disparaît. Il s'agit d'un corps durable jusqu'à la destruction de l'Ignorance fondamentale de l'individu, cause de formation de ce dernier. Ce corps véritable est appelé le corps subtil " suksma sarira " dans le Vedanta. Dans ce dernier demeurent toutes les facultés, les capacités pour construire une individualité qui agit et subit.

Dans la société, le terme " conscience " est utilisé pour exprimer plusieurs idées : l'esprit, l'âme, l'ego, la notion de 'Je' ... Mais toutes les entités exprimées par un mot doivent être bien définies pour que l'individu soit conscient de l'existence de cette entité, en vue d'élucider les problèmes fondamentaux de sa vie et de retrouver sa joie véritable.

C'est la raison pour laquelle, dans le Vedanta, le terme " Aham pratyaya ", la notion de 'Je', est utilisé comme l'indice de la présence de la Conscience Pure, Brahman. La notion de 'Je' empirique est l'aspect illusoire de son substratum, l'entité réelle qui est Brahman. L'individu perçoit toujours les deux entités associées : réelle et irréelle, à l'instar d'un serpent illusoire perçu avec son substratum, la corde. La connaissance de Brahman ou de Soi n'est autre que la destruction de l'aspect illusoire du Soi de l'individu.

La connaissance de Soi

La connaissance de Soi ou de Brahman a un sens particulier dans le Vedanta. La connaissance de Soi n'épouse pas la même caractéristique que celle d'une connaissance empirique, habituelle qui se réalise par deux entités : l'une est le connaisseur et l'autre représente l'objet de la connaissance. Dans le cas de la connaissance de Soi, la dualité est impossible, car cela est incohérent, l'individu ne peut pas être à la fois le connaisseur et l'objet de connaissance.

La Connaissance de Soi représente la constatation d'un niveau de conscience dont l'existence est évidente et qui n'est pas l'objet de connaissance. Seule l'élimination des fluctuations mentales qui maintiennent l'aspect dualiste illusoire de l'individu peut mettre en évidence l'existence pure et la joie naturelle de l'individu, mais cette investigation personnelle appartient au domaine de la discipline spirituelle yogique.

[Note 2] La Conscience et les êtres vivants


D'après l'enseignement védantique tous les êtres doivent être considérés principalement en tant qu'êtres ayant comme identité réelle l'Etre universel. Ainsi, tous les êtres ont le même substratum révélateur, la Conscience pure qui, au plan de l'individualité, se "reflète" en chacun d'eux avec plus ou moins de clarté ou de limitation. La différence de perception et d'expérience qui distingue les êtres tient à la spécificité des attributs grossiers et subtils qui forment leur individualité selon leur genre, leur espèce et leur milieu de vie.

Chez les animaux, les facultés sensorielles sont particulièrement développées. Ainsi, l'homme se déplace à une certaine vitesse alors que le cheval se déplace beaucoup plus vite parce que le fait d'être un cheval implique une faculté de locomotion très développée.

En ce qui concerne les plantes, c'est l'énergie vitale qui est très développée ce qui permet par exemple à une branche d'arbre de repousser, même si elle a été arrachée, à l 'herbe de repousser même si elle a été coupée, etc. Ni l'homme, ni l'animal ne possèdent cette faculté.

Malgré les diverses limitations qu'éprouvent plus ou moins tous les êtres individualisés, leur vie est éminemment précieuse.

Potentiellement un être humain dispose des moyens de dévoiler sa conscience et de développer son libre arbitre, sa responsabilité personnelle, afin de se connaître, de se respecter, de respecter les autres, de les aider aussi, et de modifier de manière bénéfique l'orientation individuelle et sociale de sa destinée.
Le but principal de la vie d'un être humain est de mettre en oeuvre le fonctionnement harmonieux des diverses composantes de son être - composantes biologiques, énergétiques, expérimentales, mentales et spirituelles - et de découvrir son identité réelle, la plénitude du Soi.

La vie des plantes est globalement une vie d'identification aux fluctuations de l'énergie vitale. Sous l'influence des tropismes naturels le champ de conscience et d'expérience des plantes paraît extrêmement limité par rapport à ceux de l'être humain. Mais ces êtres vivants bénéficient d'un élan vital épanouissant dont la source cosmique, qui est plénitude de soi, imprègne leur corps subtil.

La vie animale est globalement une vie d'identification aux expériences sensorielles, c'est-à-dire que le mental des animaux est très fortement attaché aux expériences sensorielles. Les animaux sont guidés par leurs instincts. A l'instar des végétaux, ils sont incapables de clarifier leur conscience, de développer leur libre arbitre, leur responsabilité personnelle. C'est en cela qu'ils sont eux aussi, comme les plantes, "inférieurs" à l'homme, c'est-à-dire moins conscients, plus ignorants, donc plus limités. Toutefois les diverses expériences bénéfiques qu'ils réalisent et la marge de liberté qu'ils connaissent sont révélateurs des reflets très sensibles de la Conscience cosmique, de la Plénitude.
Il est vrai que l'état mental et comportemental de quelques êtres humains est parfois très proche de celui de l'animal (instinctivité) ou de la plante (état végétatif). On remarque aussi, mais c'est rarissime, la présence insolite d'individus dits humains qui ont franchi un seuil d'aberration mentale et comportementale qu'aucun animal ni aucune plante ne peuvent franchir. Néanmoins, l'éveil spirituel et moral ainsi que le libre arbitre subsistent en eux potentiellement et se révèlent à l'occasion. Ces dispositions évolutives peuvent se développer, ce qui n'est pas le cas pour un animal, ni pour une plante.
D'un point de vue plus affiné l'association de la conscience avec un état minéral ou un état "daivique", "asurique" ou "divin" est aussi possible. (*) Mais seul l'être humain peut prendre conscience des divers états d'existence auxquels la Conscience peut s'identifier.

En bref, d'après l'enseignement védantique aucun état de vie n'est jamais, ni totalement ni définitivement, limité. Aucune fatalité ne rend un être complètement "perdu" ou "monstrueux" ou inutile. La finalité de la vie de chaque être est de découvrir sa véritable identité : la Conscience pure, la Liberté, la Joie. Du point de vue non limitatif, celui d'une continuité de vie, tout être se situe - en fonction de la composition particulière de son corps subtil - au plan d'incarnation qui lui correspond selon les lois complexes de la causalité cosmique. L'évolution progressive qui conduit jusqu'au dévoilement total de la Conscience n'est jamais totalement impossible. Mais seul l'état humain permet à ceux qui en prennent la responsabilité de se libérer de l'Ignorance.
La connaissance du Soi, qui est Conscience pure, fait disparaître l'emprise des tropismes naturels, l'attachement aux expériences sensorielles insatisfaisantes, la soumission aux croyances limitatives et illusoires.

(*) Dans la tradition védantique les adjectifs "daivique" et "asurique" se rapportent à une "réalité" mentale auquel la conscience peut être identifiée. Dans ce monde subtil évoluent les "devas", bienveillants et paisibles, et les "asuras", jaloux et violents. Dans ce monde-là, qui ne doit pas être confondu avec celui du rêve - même s'il comporte avec lui des similitudes, - les expériences de la vie sont faites intégralement avec le corps subtil. Dans le contexte de la tradition chrétienne on parle aussi d'un monde "céleste", intermédiaire entre le plan divin et le plan humain. Dans cet espace spirituel vivent et s'affrontent les "anges de lumière" et les "anges déchus". Bien entendu ce ne sont pas des individus dans le sens où ce mot est employé d'habitude, mais des états subtils de conscience et d'expérience.
Quant au mot "divin", il indique la conscience cosmique à laquelle la conscience individualisée peut s'identifier. Il se rapporte à l'Etre suprême, au Révélateur cosmique, au Témoin universel (que l'on peut mettre en analogie, par exemple, avec l'Etre divin, le Dieu unique de la tradition chrétienne).

[Note 3] L'ego


L'ego (le Soi individualisé, la Conscience reflétée) s'identifie habituellement à des formes d'existence relatives et instables. Mais, s'il éprouve des doutes sur sa conduite de vie et sa clarté d'esprit, si sa quête spirituelle est assez vivace, l'ego peut découvrir sa nature non relative et stable, source permanente de paix et de joie.

On dit souvent beaucoup de mal de l'ego, mais celui-ci n'est pas condamnable. En réalité, c'est sa connaissance limitée ou erronnée et son utilisation excessive ou réductrice du corps, des sens et du mental qui posent problème. Le manque d'ouverture d'esprit, la rigidité de l'ego, la fixation de la conscience sur les phénomènes matériels et son incapacité actuelle à s'orienter vers l'essentiel, tous ces aspects de l'ego sont autant de formes illusoires que prend l'Ignorance pour voiler la Conscience pure, le vrai Soi. La résolution de ce problème réside dans l'art d'éduquer l'ego, avec comme objectif de bien l'orienter vers sa Source.

[Note 4] Profiter de la vie


C'est à cause de ce raisonnement, par exemple, qu'on pense devoir profiter de sa jeunesse, ou de la vie, quel que soit l'âge, sans se rendre compte de la relativité du bien être que peut engendrer ce "profit" ni de l'insatisfaction, de l'esclavage ou des souffrances qu'il risque de produire si, par la force des habitudes et de l'attachement, il devient excessif.

 

[Note 5] Indice de notre ignorance

La connaissance ne dépend pas de notre volonté

Il y a des lois pour connaître les choses. On ne peut pas décider de percevoir une fleur en tant que tulipe alors que c'est une rose. Ce n'est pas possible. On s'approche, on regarde bien, il y a assez de lumière, on voit ce que c'est. C'est tout. Par contre, une croyance, un dogme, une représentation imaginaire ... tout cela dépend de moi, de ma volonté. Je peux changer et faire autrement, prendre un autre dogme, une autre représentation... Mais la connaissance n'obéit pas à ce processus.

L'indice de notre ignorance

On peut avoir des doutes en regardant notre vie et en remarquant que quelque chose n'est pas cohérent. Nous menons notre vie d'une certaine façon parce que nous pensons être dans la vérité, pourtant elle ne nous donne pas satisfaction. Il nous manque toujours quelque chose. On court derrière un "fantasme" : "Je vais être heureux..." On voit que c'est faux, car on est fragile. On recommence et on est assujetti à l'insatisfaction. Ceci n'a pas de fin et ce n'est pas normal. Normalement on devrait vivre heureux puisque c'est notre aspiration naturelle. Si ce n'est pas le cas, c'est que quelque chose n'est pas clair, on est ignorant.

Nous pensons que l'on peut acquérir de la joie, du bonheur, comme on acquiert un objet matériel. L'enseignement métaphysique exprime le contraire : nous avons cette joie en nous mais elle est voilée. Le travail spirituel consiste à enlever ce qui est erroné ou vague. Supprimer le doute pour que la vérité surgisse. Beaucoup de personnes restent dans le doute, évitant ainsi de prendre leurs responsabilités concernant la recherche d'une connaissance juste de soi et de la vraie joie.

Pourquoi la souffrance physique où morale apparaît-elle comme une privation ? Parce que lorsqu'on ne souffre pas physiquement ou moralement, on jouit alors de la joie de Brahman. Mais de cela, l'homme ordinaire n'est pas conscient. Il pense que sa joie vient d'un repas délicieux, d'émotions excitantes, d'idées où d'actions captivantes ou d'autres choses matérielles pour lesquelles il éprouve du désir.

En réalité, aucune joie n'existe indépendamment de Brahman qui est Plénitude de soi, Sérénité. On a oublié cette vérité première. La souffrance est considérée comme une privation car, normalement, l'homme est en Joie. S'il ne l'est pas, c'est qu'il demeure dans l'Ignorance, pris au piège de sa propre illusion.

[Note 6] L'ignorance


Brève explication de l'Ignorance (Avidya) :

On constate l'ignorance dans la vie quotidienne. C'est important, car si l'on parle d'une chose, elle doit être connaissable. Sinon, impossible d'en donner une définition valable. Celui qui parle de l'ignorance l'aura constatée par les moyens de connaissance dont il dispose : perception directe, inférence juste, témoignage valide, oral ou écrit. En conséquence, il pourra la définir correctement.
Si l'on peut définir les îles Fitji ou la planète Pluton, par exemple, c'est qu'on a pu les percevoir et les situer. Un consensus de validité de leur existence a été établi par la suite.

Beaucoup de personnes pensent que l'ignorance, assimilée à l'absence de connaissance, ne peut pas être connue en tant qu'entité matérielle. Mais l'absence de connaissance d'une chose est impossible. Pour constater l'absence d'une chose, il faut la connaître au préalable. Par exemple, si je ne savais pas du tout ce qu'est une rose, je ne pourrais pas en constater l'absence. De même pour toute autre chose, tant sur le plan grossier que dans le domaine subtil.
Le terme ignorance désigne donc, non pas l'absence de connaissance de quelque chose, non pas l'inconscience, mais une connaissance limitée, partielle, confuse, erronée, illusoire... de quelque chose qui existe.

Lorsque nous nous mettons à observer attentivement nos propres expériences, il apparaît que nos erreurs, nos illusions, nos problèmes, nos souffrances, ne sont pas séparables de leur cause, l'ignorance. Lorsqu'on prend un serpent pour une corde par exemple, il est bien évident que l'illusion (Adhyasa) ne vient pas de la corde elle-même. Ce n'est pas la corde qui s'est changée en serpent, ni un serpent réel qui s'est substitué à la corde. Ce n'est pas notre absence de perception qui a transformé la corde en serpent ; c'est notre conscience qui, sous la forme d'une fausse connaissance, a révélé un serpent à la place d'une corde.

L'ignorance n'annule pas la réalité. L'ignorance est une entité matérielle qui, par sa nature propre, voile la conscience délimitée par les phénomènes perceptibles dont la pseudo-conscience, l'ego, occupe la première place. Nous devons donc nous interroger sur la conscience, car l'ignorance n'est jamais extérieure à la conscience. C'est toujours la conscience qui constate effectivement un défaut de connaissance. Mais alors, comment se fait-il que nous ayons l'impression d'être inconscients de quelque chose ? Comment se fait-il que l'inconscience soit considérée comme ayant une existence réelle ? Tout simplement, parce qu'une illusion peut nous donner l'impression que c'est réel, par superposition de l'irréel sur le réel (Adhyasa).

La Conscience, substratum des phénomènes perçus et non perçus.

La cause substratum, la Conscience, est nécessaire à la révélation de tous les phénomènes perçus ou non perçus, vrais ou faux. Mais elle ne peut pas être mise directement en cause dans la production des perceptions limitées, ni dans celle de l'inconscience ou de l'illusion car, la Conscience pure, de nature non matérielle, ne se transforme pas, n'agit pas, ne produit pas.

C'est la cause substantielle, l'Ignorance - de nature matérielle - qui voile ou manifeste les phénomènes, ce n'est pas la Conscience.

Toutefois, l'ignorance n'existe jamais en tant que réalité absolue. Son existence est toujours partielle, impermanente. Si l'ignorance était une réalité absolue, on ne pourrait la supprimer. Si elle était une totale non-réalité, on n'en constaterait jamais l'existence.
L'ignorance est une connaissance incomplète ou erronée de la réalité. Elle consiste à prendre une chose pour une autre. Seule la connaissance juste permet de la faire disparaître.

Dans la vie empirique, c'est notre conscience, notre faculté individuelle de connaissance juste (buddhi) qui est chargée de palier l'ignorance. Si elle ne le fait pas, elle doit être mise au banc des accusés. Pour connaître quelque chose sans erreur, cette faculté (buddhi) doit être claire, attentive, vigilante, concentrée. Lorsqu'elle n'est pas soumise à l'agitation ou à l'inertie, la buddhi apprécie chaque élément de la vie à sa juste valeur, elle situe chaque chose à sa juste place, tant sur le plan objectif que dans le domaine subjectif.

L'ignorance concernant soi-même consiste à prendre la conscience pure (le Soi) pour une conscience limitée. On fait passer l'ego (la pseudo-conscience, l'être limité) à la place de l'être véritable. Dissoudre cette ignorance au moyen de la connaissance juste est indispensable si nous voulons libérer la conscience des erreurs, illusions et souffrances qui la recouvrent.

Pour le Vedanta l'ignorance ne se situe pas seulement au niveau de la vie empirique. Les sages libérés (Rishis), nous enseignent que l'Ignorance cosmique est la cause fondamentale des multiples formes d'ignorance qui se superposent à la Conscience. Cette cause, de nature matérielle, n'est pas absolue. Dans l'expérience de méditation profonde (samadhi), la découverte de la Conscience pure fait disparaître l'Ignorance cosmique et ses effets.

En bref, l'Ignorance et ses phénomènes sont illusoires, car ils n'ont pas d'existence par eux mêmes. S'ils donnent l'impression d'exister c'est grâce à l'existence réelle de la Conscience pure sur laquelle ils sont superposés dans la confusion.

[Note 7] Dévoilement de la conscience


Ce dévoilement s'effectue :

- d'une part en lisant des écrits appropriés et en écoutant un enseignement spirituel sérieux, cohérent et précis, transmis par un être digne de confiance dont le comportement dans la vie reflète la sagesse.

- d'autre part, en prenant la responsabilité d'effectuer le plus souvent possible, dans des conditions optimales, l'exercice spirituel traditionnellement conseillé, appelé "méditation", dont le processus le plus accompli consiste à arrêter les fluctuations sensorielles et mentales incessantes après les avoir diminuées progressivement.

Dans la tradition vedantique comme dans la plupart des grandes traditions spirituelles du monde, il est particulièrement recommandé de devenir l'élève d'un maître spirituel dont la sagesse est reconnue et appréciée. Ce médiateur privilégié retransmet fidèlement les enseignements et les pratiques qui lui ont été fidèlement enseignés et qui lui ont permis de dissoudre en lui-même les diverses empreintes mentales - ignorance, orgueil, avidité, intolérance, violence... - qui font obstacle, dans la vie de tous les jours, à la connaissance juste et à l'action appropriée.

Dans le domaine des apprentissages ordinaires on fait appel à des enseignants et praticiens chevronnés. Il serait très orgueilleux ou très naïf, et de toute façon illusoire, de penser que nous n'ayons besoin de personne pour nous former aux connaissances spirituelles et aux pratiques de sagesse.

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